La THÉBAÏDE

 

 

 

 

 

Les SAISONS de l'AMOUR

"La raison ne connaît pas les intérêts du coeur" Vauvenargues

 



Les textes ajoutés sont à la fin et signalés avec

 

LUCIE (extrait)

« Un soir, nous étions seuls, j’étais assis près d’elle ;
Elle penchait la tête, et sur son clavecin
Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.
Ce n’était qu’un murmure ; on eût dit les coups d’aile
D’un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,
Et craignant en passant d’éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Nous écoutions, la nuit ; la croisée entrouverte
Laissait venir à nous les parfums du printemps ;
Les vents étaient muets, la plaine était déserte ;
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans. »

Alfred de Musset (juin 1835)

Le portrait de Dorian GRAY (extrait)

« (…) Oui, sans conteste, il était beau, merveilleusement beau, avec ses lèvres vermeilles et finement arquées, ses yeux bleus si francs, sa chevelure aux boucles dorées. Son visage avait une expression qui inspirait aussitôt la confiance. Il reflétait la pureté à la fois candide et ardente de la jeunesse. (…)  Je me tournai à demi et, pour la première fois, je vis Dorian Gray. Lorsque nos regards se rencontrèrent, je me sentis pâlir. Une étrange terreur s’empara de moi. De toute évidence, je me trouvais en présence d’un être d’un tel charme personnel que, si je cédais à la fascination, mes sens, mon cœur, mon art lui-même, tout serait subjugué. (…) Quelque chose me disait qu’une crise imminente et redoutable allait troubler ma vie. J’avais cette étrange sensation que le Destin venait à moi, porteur de joies exquises et d’exquises douleurs. (…) »

Oscar WILDE

A la recherche du temps perdu (extrait)

« Et cette maladie qu’était l’amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu’il désirait pour après la mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec lui, qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était pas opérable. »

Marcel PROUST

Mon rêve familier

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues. »

Paul VERLAINE

La véritable histoire

du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

 

«  (…) « Ah ! c’est vous, mon amour, me dit-elle en venant m’embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu ! que vous êtes hardi ! Qui vous aurait attendu aujourd’hui en ce lieu ? »
         Je me dégageai de ses bras et, loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis deux ou trois pas en arrière pour m’éloigner d’elle. Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J’étais, dans le fond, si charmé de la revoir, qu’avec tant de justes sujets de colère, j’avais à peine la force d’ouvrir la bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du cruel outrage qu’elle m’avait fait. Je le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de l’amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu’elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un effet de sa crainte. Je ne pus soutenir ce spectacle. (…) »

Abbé Prévost

 « Trois allumettes une à une allumées dans la nuit. La première pour voir ton corps tout entier. La seconde pour voir tes yeux. La dernière pour voir ta bouche. Et l’obscurité tout entière pour me rappeler tout cela en te serrant dans mes bras. »

Jacques PRÉVERT

Elsa (extrait)

« (…) Je vais te dire un grand secret Toute parole
A ma lèvre est une pauvresse qui mendie
Une misère pour tes mains une chose qui noircit sous ton regard
Et c’est pourquoi je dis si souvent que je t’aime
Faute d’un cristal assez clair d’une phrase que tu mettrais à ton cou
Ne t’offense pas de mon parler vulgaire Il est
L’eau simple qui fait ce bruit désagréable dans le feu

Je vais te dire un grand secret Je ne sais pas
Parler du temps qui te ressemble
Je ne sais pas parler de toi je fais semblant
Comme ceux très longtemps sur le quai d’une gare
Qui agitent la main après que les trains sont partis
Et le poignet s’éteint du poids nouveau des larmes (…) »

Louis ARAGON

La Nouvelle HÉLOÏSE (extrait)

«  (…) C’en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. Hélas ! ils ne reviendront plus ; et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos cœurs sont toujours unis ! Il me semblait que j’aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j’avais moins souffert tout le temps que j’avais passé loin d’elle. Quand je gémissais dans l’éloignement, l’espoir de la revoir soulageait mon cœur ; je me flattais qu’un instant de sa présence effacerait toutes mes peines ; j’envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès d’elle, mais la voir, la toucher, lui parler, l’aimer, l’adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi ; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m’agitèrent par degrés jusqu’au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d’y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau. (…) »

Jean-Jacques ROUSSEAU

L'Entrave

« (…) Tu es beau, et je ne sais pas qui tu es. Tu as surgi, nécessaire, de ce pays chaleureux auquel tu manquais. Tu complètes le paysage que composa mon songe, au même titre que le peuplier, posé en raide aigrette sur la colline, au  même titre que le rocher violacé, que la vague verte qui s’enflamme soudain, blanche, en l’assaillant. (…)
         Je ne sais pas qui tu es, et pourtant je t’insulte et je te tutoie, Inconnu ! Voici que ton ombre grandit sur l’allée à côté de la mienne. Tu vas me dépasser, j’entends ton pas endormi et long, qui fait un bruit doux de pattes lourdes et veloutées… Dépasse-moi, va devant, pour que mes yeux descendent de ta nuque tondue, toute bleue de cheveux noirs, à tes mains nues, fermées et menaçantes… Marchons, suis-moi, précède-moi, ne parle pas… Pourquoi n’es-tu pas muet, belle ombre ?... Environne-moi… (…) »

Colette

Madame BOVARY (extrait)

“L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur. »

Gustave FLAUBERT

Les Chants du crépuscule (extrait)

« Oh ! n’insultez jamais une femme qui tombe !
Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe !
Qui sait combien de jours sa faim a combattu !
Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu,
Qui de nous n’a pas vu de ces femmes brisées
S’y cramponner longtemps de leurs mains épuisées !
Comme au bout d’une branche on voit étinceler
Une goutte de pluie où le ciel vient briller,
Qu’on secoue avec l’arbre, et qui tremble et qui lutte,
Perle avant de tomber et fange après sa chute !
La faute en est à nous. A toi, riche ! à ton or !
Cette fange d’ailleurs contient l’eau pure encor.
Pour que la goutte d’eau sorte de la poussière,
Et redevienne perle en sa splendeur première,
Il suffit, c’est ainsi que tout remonte au jour,
D’un rayon de soleil ou d’un rayon d’amour ! »

Victor HUGO (septembre 1835)

La Chevelure (extrait)

“O toison, moutonnant jusque sur l’encolure!
O boucles ! O parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. (…) 

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé ! (…)

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’a mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ? »

Charles BAUDELAIRE

Immense et Rouge

« Immense et rouge
Au-dessus du Grand Palais
Le soleil d’hiver apparaît
Et disparaît
Comme lui mon cœur va disparaître
Et tout mon sang va s’en aller
S’en aller à ta recherche
Mon amour
Ma beauté
Et te trouver
Là où tu es. »

Jacques PRÉVERT

L'Amoureuse

« Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens
Elle a la forme de mes mains
Elle a la couleur de mes yeux
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire. »

Paul ÉLUARD

La nuit d'août (extrait)

« J’aime, et je veux pâlir ; j’aime, et je veux souffrir ;
J’aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J’aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.
J’aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d’un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu’après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J’ai fait serment de vivre et de mourir d’amour.
(…)
Après avoir souffert, il faut souffrir encore ;
 Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé. »

Alfred de MUSSET

La Chevelure

« Il m’a dit : « Cette nuit, j’ai rêvé. J’avais ta chevelure autour de mon cou. J’avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine.
« Je les caressais, et c’étaient les miens ; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n’ont souvent qu’une racine.
« Et peu à peu, il m’a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe. »
Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et il me regarda d’un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un frisson. »

Pierre LOÜYS

Les Amants de Montmorency (extrait)

« Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmonie
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
La nuit, on entendait leurs chants ; dans la journée,
Leur sommeil : tant leur âme était abandonnée
Aux caprices divins du désir ! Leurs repas
Etaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.
Ils allaient, ils allaient au hasard des heures,
Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,
Se regardant toujours, laissant les airs chantés
Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés.
L’extase avait fini par éblouir leur âme
Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.
Troublés, ils chancelaient, et le troisième soir,
Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir
Que les feux mutuels de leurs yeux. La Nature
Etalait vainement sa confuse peinture
Autour du front aimé, derrière les cheveux
Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus. 

Ils tombèrent assis, sous des arbres… peut-être…
Ils ne le savaient pas ; le soleil allait naître
Ou s’éteindre… Ils voyaient seulement que le jour
Etait pâle, et l’air doux, et le monde en amour…»

Alfred de VIGNY

Nevermore

« Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.

Ah ! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées !
Et qu’il bruit avec un murmure charmant,
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées ! »

Paul VERLAINE

Hiroshima mon amour (extrait)

         «  (…) Je te rencontre.
Je me souviens de toi.
Cette ville était faite à la taille de l’amour.
Tu étais fais à la taille de mon corps même.
Qui es-tu ?
Tu me tues.
J’avais faim. Faim d’infidélités, d’adultères, de mensonges et de mourir.
Depuis toujours.
Je me doutais bien qu’un jour tu me tomberais dessus.
Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme.
Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir.
Nous allons rester seul, mon amour.
La nuit ne va pas finir.
Le jour ne se lèvera plus sur personne.
Jamais. Jamais plus. Enfin.
Tu me tues.
Tu me fais du bien.
Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté.
Nous n’aurons plus rien d’autre à faire, plus rien que pleurer le jour défunt.
Du temps passera. Du temps seulement.
Et du temps va venir.
Du temps viendra. Où nous ne saurons plus du tout nommer ce qui nous unira. Le nom s’en effacera peu à peu de notre mémoire.
Puis, il disparaîtra tout à fait. (…) »

Marguerite DURAS

Reste, n'allume pas la lampe

« Reste. N’allume pas la lampe. Que nos yeux
S’emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
De leurs ondes sur nos baisers silencieux.

Nous sommes las autant l’un que l’autre. Les cieux
Pleins de soleil nous ont trompés. Le jour nous blesse.
Voluptueusement berçons notre faiblesse
Dans l’océan du soir morne et silencieux.

Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
Tes cheveux où mon front se pâme enseveli…

Calme soir, qui hais la vie et lui résiste,
Quel long fleuve de paix léthargique et d’oubli
Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes ? »

Catulle MENDES

Anna Karénine (extrait)


« Ce qui pendant toute une année avait été pour Vronski le seul désir de sa vie, remplaçant tous les autres, ce qui pour Anna était un rêve de bonheur impossible, terrible et d’autant plus séduisant, était réalité. Pâle, la lèvre tremblante, il était près d’elle et la suppliait de se calmer, ne sachant pas lui-même de quel émoi ni par quel moyen.
-          Anna, Anna ! disait-il d’une voix tremblante. Anna, au nom de Dieu !
Plus il élevait la voix, plus elle baissait sa tête autrefois si fière et si gaie, maintenant accablée de honte. Affaissée sur elle-même elle glissait du divan où elle était assise, sur le sol, à ses pieds. S’il ne l’eût retenue, elle serait tombée tout de son long sur le tapis.
-          Mon Dieu, pardonnez-moi ! disait-elle en sanglotant et serrant contre sa poitrine les mains de Vronski.
Elle se sentait si criminelle et si coupable qu’elle n’avait plus qu’à s’humilier et à demander pardon. Maintenant, sauf lui, il ne lui restait personne, et c’est pourquoi elle lui adressait son imploration. En le regardant elle sentait physiquement sa propre humiliation et ne pouvait rien dire de plus.
Lui, de son côté, éprouvait une sensation semblable à celle de l’assassin en présence du corps inanimé de sa victime. Ce corps immolé par eux c’était leur amour. La honte qu’elle ressentait à la pensée de sa nudité morale opprimait Vronski et se communiquait à lui. Mais malgré toute l’horreur du meurtrier en face du cadavre, il fallait dépecer ce corps, le cacher, tirer profit du meurtre.
Ainsi que l’assassin emporté par la brutalité de la passion, se jette sur le corps de sa victime, le traîne et le met en pièces, de même il couvrait de baisers le visage et les épaules d’Anna. »

Léon TOLTOÏ

Le meilleur moment des amours


« Le meilleur moment des amours
N’est pas quand on a dit : Je t’aime.
Il est dans le silence même
A demi rompu tous les jours ;

Il est dans les intelligences
Promptes et furtives des cœurs ;
Il est dans les feintes rigueurs
Et les secrètes indulgences ;

Il est dans le frisson du bras
Où se pose la main qui tremble,
Dans la page qu’on tourne ensemble,
Et que pourtant on ne lit pas.

Heure unique où la bouche close
Par sa pudeur seule en dit tant !
Où le cœur s’ouvre en éclatant
Tout bas, comme un bouton de rose.

Où le parfum seul des cheveux
Paraît une faveur conquise…
Heure de la tendresse exquise
Où les respects sont des aveux ! »

Sully PRUD'HOMME.

Amours tardives 


« Les clichés ont la vie dure… La séduction par l’apparence serait la voie sacrée du bonheur d’aimer, la seule. Toi Jane, moi Tarzan : action… Et l’apparence, périssable denrée, serait l’apanage usuel des jeunes corps, des moitiés d’orange au meilleur de la saison. Un temps pour l’amour, un temps pour s’en souvenir, etc. Axiome illustré, relayé par le bla-bla des modeux et par le papier glacé des magazines, ce festival continu d’une plastique humaine à la gloire de l’eau plate, du fitness, des blondeurs de pacotille et du sourire opalescent, néanmoins peroxydé. Liberté, nudité, sensualité, point G : devise fascisante de la République des sens.

Allez tomber amoureux, vous sentir vivant lorsque cette planète-là, sex and sun, fait de vous un extraterrestre ou peu s’en faut. Un has been après… Après quel âge ? Où sont les critères, maquignon ? Où la frontière entre l’être et l’avoir été ? Quand n’est-on plus apte à rencontrer l’autre, à plaire, charmer, rire, partager, frissonner, inspirer le désir de vivre et, pourquoi pas, d’aimer ? A se donner ? Belle, une femme le sera peut-être à 50 ou 60 ans, qui ne l’était pas à 20. Dans l’épanouissement automnal, elle renaît parfois plus jeune et sexy qu’elle ne l’a jamais été. La beauté, navrée du lieu commun, n’est pas que pulpe et fruit, pourtours calibrés comme des œufs industriels : elle s’alimente  à l’âme, elle trouve son éclat dans les facettes de l’esprit, du talent. Quel ennui les écervelées, au bout d’un spasme ou deux, et même avant ! « Étonne-moi », disait Serge de Diaghilev, le maître des Ballets russes. « Émerveille-moi », dit la femme, cette perpétuelle petite fille au romantisme latent, avide des instants qui recommencent tout. Séduire ? Oui, mais d’abord rencontrer, établir le contact avec l’être humain qu’est l’homme, il lui saura gré. Lui-même a soupé des clichés sur son compte, trop souvent dépeint comme un boutiquier du plaisir, un babouin, menteur, mateur et coureur de chair fraîche. Il attend surtout d’être aimé pour ce qu’il est, qu’il n’a pas forcément eu l’occasion d’être, et c’est souvent dans les amours tardives qu’il se montre le plus ardent, le plus fiable – comme elle.

Pas d’histoires, homme ou femme, on peut cueillir longtemps les roses de la vie. Se piquer au sang jusqu’à la fin, c’est si bon… »


Yann QUEFFÉLEC (Prix Goncourt 1985)

Expansions


Ah ! je vous aime ! Je vous aime !
Vous entendez ? Je suis fou de vous. Je suis fou…
Mais je vous aime ! Je vous aime !
Je vous aime, comprenez-vous ?
Vous riez ? J’ai l’air stupide ?
Mais comment faire alors pour que tu saches bien,
Pour que tu sentes bien ? Ce qu’on dit, c’est si vide !
Je cherche, je cherche un moyen…
Ce n’est pas vrai, que les baisers peuvent suffire.
Quelque chose m’étouffe, ici, comme un sanglot.
J’ai besoin d’exprimer, d’expliquer, de traduire.
On ne sent tout à fait que ce qu’on a su dire.
On vit plus ou moins à travers des mots.
J’ai besoin de mots, d’analyses.
Il faut, il faut que je te dise…
Il faut que tu saches… Mais quoi !
Si je savais trouver des choses de poète.
En dirais-je plus – réponds-moi –
Que lorsque je te tiens ainsi, petite tête,
Et que cent fois et mille fois
Je te répète éperdument et te répète :
Toi ! Toi ! Toi ! Toi ! … »


Paul GÉRALDY

 

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encore de magnifiques textes d'Amour

et notamment ceux écrits par Laurence


 

Created with love for me by GINIE B 10-02-2009



24 September 2004